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On appelle rationalisation le phénomène de la multiplication des fonctions : une partie extraite de la totalité, rendue autonome, mais coordonnée avec les autres parties ayant déjà subi le même processus.

Au début du XIXème siècle les efforts musculaires n’ont plus de « secrets » pour les physiologistes, mais en 1885 une nouvelle technique, la chronophotographie, permet d’enregistrer les efforts et de les visualiser. Appliquée pour la première fois au travail de coupage de sarments, l’inscription graphique des coups de sécateur montre des tracés très différents entre les ouvriers retenus comme bons et les autres. L’étude scientifique des mouvements se développe ainsi et s’allie rapidement à la jeune discipline de la psychologie individuelle pour étudier ce nouveau champ d’investigations que représente le « travail moderne ». Grâce à son approche complémentaire entre l’adaptation du travail à l’homme et l’adaptation de l’homme au travail par l’orientation professionnelle, la psychotechnique ou technopsychologie devient la discipline chargée de mettre en œuvre les principes de l’organisation scientifique du travail (OST), dont les premiers effets sur la production sont spectaculaires. 

Le déclenchement de la première guerre mondiale accélère la recherche en révélant la nécessité d’intensifier le rendement industriel. Fatigue, repos intercalaire, rythme, cadence, temps de travail, entrainement, mouvement, forme des outils, espace de travail, salaire, etc., tout est ausculté pour réduire le plus possible les efforts et les coûts afin d’augmenter la production. A Genève par exemple, Édouard Claparède fonde en 1912 l’institut Jean-Jacques Rousseau, doté d’une section de technopsychologie, ainsi que l’Association de psychotechnique en 1920, qui profitant de l’aura internationale naissante de Genève, organise des Conférences internationales de psychotechnique pour échanger sur les expériences pratiques de mise en œuvre de l’OST.

Le Bureau International du Travail (BIT 1919) contribue à l’échange d’informations et la crise que traverse l’Europe après la première guerre mondiale pousse tous les pays vers l’adoption de processus favorisant une reconstruction économique rapide. Au sein du BIT, pour étudier plus spécifiquement les problèmes de l’organisation scientifique du travail, se crée en 1927 l’Institut International d’Organisation Scientifique du Travail (IOST), sponsorisé par le BIT et le Twentieth Century Fund de New York. Il exercera une activité jusqu’en 1934. l’IOST a procédé à de nombreuses enquêtes concernant le travail, les travailleurs et le logement, ainsi que sur les conséquences de la rationalisation, psychologiques (fatigue et épuisement, ennui, etc.) et factuelles (chômage, etc.). Pour en diffuser les résultats, il participe à la création des Congrès d’Organisation Scientifique du Travail. Le premier a lieu à Prague en 1924, le dernier à Bruxelles en 1951. L’agriculture, l’industrie et le commerce, l’administration, l’organisation des services publics, l’économie domestique, la construction, les relations internationales, etc., autant de domaines où les efforts de rationalisation et de normalisation sont évoqués et partagés.

En parallèle les premiers travaux de normalisation, par exemple des vis, des filetages, de l’écartement des voies de chemin de fer, etc., ont pris un essor considérable. La nécessité de rendre le matériel militaire plus performant a généré d’innombrables commissions de normalisation, qui devant l’ampleur de la tâche, se fédèrent dans des organismes centralisés capables de planifier les opérations et d’être reconnus par toutes les industries. Rationalisation et normalisation deviennent ainsi deux concepts inséparables. L’Allemagne est sans doute le pays le mieux organisé dans ces domaines, puisque l’institut d’étude du travail créé en 1916 est rapidement subventionné par le gouvernement pour coordonner tous les domaines de l’organisation scientifique, de l’industrie à l’agriculture, englobant en même temps les organismes chargés de la normalisation (les fameuses normes de construction DIN). Rationalisation et normalisation deviennent ainsi deux concepts inséparables. En 1926 devant les échanges économiques internationaux toujours plus intenses, les différents comités nationaux de normalisation se réunissent en une association internationale, the International Standardization Association (ASA), qui deviendra après la deuxième guerre mondiale en 1947, l’International Standardization Organisation (normes ISO). 

En quelques 50 ans, le monde du travail a radicalement changé, l’espace et les outils, le mode de production, la journée de huit heures, la sécurité et les congés payés, sont désormais le quotidien du travailleur. Le logement et l’espace urbain suivront le même mouvement de réformes et d’évolutions, basées sur le diviser, simplifier, unifier. C’est un héritage qui a pesé dans notre conception, encore récente, de l’espace urbain et domestique, le connaitre permet de poursuivre l’histoire différemment. 

A suivre  :

L’adaptation du logement à la ménagère et de la ménagère au travail domestique

Le nouveau logement, la nouvelle ville, le nouvel habitant

A lire : Partie 1 L’économie domestique, la science domestique, regArds, juin 2021